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03 septembre 2012

Sortir de la recession : les modèles grec et romain antiques (3.2)


--> Il est plus qu'étrange aujourd'hui, à une époque qui se prétend éclairée et qui aurait toutes les raisons de l'être - au vu de la somme incalculable de connaissances, de documents et de spécialistes disponibles - que notre vision de l'Antiquité soit en fin de compte aussi parcellaire et décousue, que les pièces de ce puzzle historique soient aussi dispersées. Il s'agit en fin de compte d'une version confuse et réductrice de l'histoire ancienne qui émerge des discours autorisés et dominants.1

Les traces historiques étant fragmentées et diffuses faut-il nécessairement que notre connaissance soit aussi lacunaire et déstructurée ? Sous le prétexte raisonnable et vraisemblable de s'en tenir aux faits doit-on toujours maintenir cette vision d'un passé comme étranger à notre propre réalité, comme une suite d’événements contradictoires, uniques et exotiques ? Cela sans jamais atteindre l'analyse des mouvements de fond, la lecture d'un processus global sous-jacent sous la menace qu'une telle tentative soit dénoncée comme spéculative ?

Or une relecture de l'histoire est permise par une nouvelle approche de la réalité. L'émergence du concept de « système » et l'analyse systémique offrent une trame rigoureuse qui permet de reconstituer a posteriori le déroulement logique des événements complexes qui autrement resteraient mystérieux et objet de toutes sortes d'hypothèses invérifiables. De là il ressort que le discours sur l'Antiquité serait en grande partie une fiction, une sorte convention irrationnelle qui conditionne la lecture des événements dans un cadre inadapté à la recherche pluridisciplinaire et la compréhension directe des processus historiques.

Cet article tente donc de démontrer que ce mystère sur l'Antiquité est entretenu par le défaut de recherche pluridisciplinaire selon une méthodologie cohérente. A fin de renouveler ce débat et progresser dans l'étude de notre sujet nous proposons ici une approche en trois étapes :

  1. La présentation d'une logique systémique qui forme la trame d'organisation et de fonctionnement d'une société. Ainsi son développement suit une courbe d'apprentissage selon l'utilisation de ses ressources, selon sa capacité d'analyse et de réaction ou rétroaction sur les processus internes ou les influences externes. Le dynamisme d'une société peut alors être mesuré par son adaptation aux contraintes et par le maintien volontaire et explicite des conditions de son équilibre et de sa prospérité.
  2. Ce cadre méthodologique révèle que le modèle démocratique grec permet - dans un environnement aux ressources limitées - de dépasser les contraintes et, par un processus d'autonomie démocratique, d'assurer stabilité et prospérité de l’État. La souveraineté de la cité permet une auto-régulation des flux économiques et - par effet différé du processus - sa prospérité économique, sa liberté politique et son rayonnement culturel (ex. Athènes). Cette spirale positive ne sera mise en cause que par la fragilisation interne du consensus social lié à la disparité des conditions sociales et l'irresponsabilité d'une classe commerçante, militaire et aristocratique plus soucieuse de ses intérêts que du bien public.
  3. A Rome l'usurpation précoce du pouvoir par une telle clique2 aristocratique prive d'effet les institutions utiles auxquelles se substituent des fictions juridiques et pseudo-démocratiques qui dissimulent à peine l'esprit général de cupidité et de spoliation. Le modèle libéral de non-régulation commerciale entraîne pénuries et crises sociales qui sont étouffées par des expédients ruineux et une surenchère autoritaire qui renforce un vaste cycle de déstabilisation politique (ex. modèle impérial romain).

3.1.3 La systémique comme méta-modèle 3

Nous avons pris le parti d'étudier le phénomène de « récession » au même titre que n'importe quel événement historique ou accident technique : comme une expérience dont il est possible de tirer une leçon. Le choix d'utiliser une méthodologie systémique (voir introduction et méthodologie) nous permet de replacer tel événement mystérieux dans son contexte, de le lier à une chaîne de causalité qui apparaît lorsque des facteurs ou agents interagissent entre-eux. Ces interactions «spontanées ou provoquées» vont jusqu'à créer des effets de résonances ou des cycles, considérés comme bénéfiques ou critiques au regard d'une situation stable désignée comme un objectif à atteindre.

Le propre de l'approche systémique est de nier l'idée de fatalité pour démontrer l’intelligibilité et la prévisibilité d'un événement. A partir de là il est permis d'agir en amont sur les causes, de proposer une régulation des processus afin de réduire la probabilité d'apparition d'une situation critique et d'éviter – a priori ou a posteriori - la déstabilisation d'un système organisé.

Nous tenterons ici de formuler une définition simple et progressive de la notion pour ensuite envisager une description schématique.

Définition de la logique systémique

Un système (du grec « systema ») se définit comme un ensemble organisé. Joël de Rosnay le caractérise comme « un ensemble d'éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d'un but"4.

« Un système peut être n'importe quoi à la condition qu'il soit doté d'une finalité immédiate, institutionnalisée, complexe ou simple (par exemple, pour Jacob en effet "le rêve de la bactérie c'est de se reproduire") qui le pousse à l'échange entre lui et son extérieur et dans ses ...propres intérieurs.
L. Von Bertalanffy, père de la "théorie générale du système", affirmait "qu'il y a des systèmes partout". A titre d'exemple, une cellule, une famille, une entreprise, un village, un corps sont des systèmes.

L'exploration du système concerne son contexte, sa vitalité au travers de ses éléments, les relations entre ses éléments, aux cycles qui s'y fondent, aux énergies qui se produisent, s'utilisent, s'épuisent, aux changements qui s'y opèrent, aux ajustements qui se font pour conserver un équilibre, traduire une croissance, une rupture, une évolution, une mort.5

La systémique est donc l'étude de cet ensemble et de son dynamisme ; c'est à dire l'analyse de son origine, de ses composantes, des influences externes, des interactions et des flux internes qui vont maintenir ou modifier le système dans son organisation et son fonctionnement, puis déterminer ses effets sur son environnement et mesure capacité atteindre un objectif. 
Cette logique systémique se distingue de la logique cartésienne de type linéaire en introduisant l'idée qu'il existe plusieurs causes liées à un effet et qu'un effet aboutit à plusieurs conséquences - dont celle de renouveler la cause déterminante de sa réapparition ultérieure - : il est question d'une chaîne de causalité de type circulaire et cyclique.

Au sens large une approche « systémique » consiste donc à étudier un événement comme une des occurrences d'un processus dont les éléments ou facteurs font système entre-eux par leur relations et interactions au sein d'une dynamique ou dans le cadre d'une organisation plus ou moins spontanée.

Au sens sociologique toute organisation ou société en tant que système complexe obéit à cette logique. Elle est soumise à des contraintes, déterminée par des modèles culturels, socio-économiques, politiques. Des modèles eux-mêmes sous l'influence déterminante d'un processus d'apprentissage par échecs et succès. Cet angle de vue nous permet appréhender une réalité, dont il serait fastidieux voir irréaliste de détailler les cas particuliers, pour nous permettre la perception d'un schéma d'ensemble des facteurs, des cycles dynamiques et des effets. Au delà des circonstances et des aléas on considère le processus qui permet l'apprentissage collectif et l'adaptation aux contraintes d'une communauté. « L’horizon ultime [de la philosophie des systèmes] est alors de comprendre la culture comme un système de valeurs dans lequel l’évolution humaine est enchâssée. »6

Cette conception n'est pas nouvelle. La systémique a toujours été utilisée de façon plus ou moins consciente et implicite. Il s'agit d'un langage de la raison aussi naturel que la prose que pratiquait avec aisance M. Jourdain sans le savoir.

L'intérêt de la notion est qu'elle constitue un langage universel susceptible de favoriser le dialogue pluridisciplinaire.7 A condition cependant d'en définir de façon ouverte les termes et d'en décrire l'utilité pratique. On peut ainsi offrir une syntaxe de base que l'on retrouve dans toute description réaliste d'une organisation et la démonstration d'un processus multifactoriel. A partir de là il est possible de désigner des effets de résonance cyclique qui stabilisent cet ensemble organisé ou aboutissent à son déséquilibre, voir à sa destruction.

Cette logique est partie prenante d'une vision volontariste car on considère qu'un événement est lié à une chaîne de causalité, un ensemble de facteurs et d'influences identifiables voir plus ou moins modifiables sur lesquels il est devient nécessaire d'agir pour corriger les effets perturbateurs et interférences. Il s'agit d'un processus de rétro-action. Ce processus d'adaptation d'une organisation permet d'interrompre les interférences ou d'utiliser ses ressources pour construire un processus correctif afin de réduire l'impact des perturbations, inverser les cycles nocifs et favoriser les cycles vertueux permettant de stabiliser le fonctionnement du système.


Cette approche est appliquée dans toute sorte de domaines, la biologie moléculaire, l'informatique, l'organisation et la sécurité des entreprises industrielles par exemple dans l'aéronautique et les enquêtes de type BEA, etc.

« Concrètement, la pensée systémique consiste à regrouper les éléments individuels d'un système sous des points de vue particuliers. [...] La pensée systémique est définie comme « une façon de voir les phénomènes et les corrélations complexes dans leur intégralité selon une approche interdisciplinaire ». L'objectif de l'approche systémique est la modélisation, c'est-à-dire la figuration d'une réalité complexe sous la forme d'un modèle simplifié, plus facilement compréhensible. »8

Pour atteindre cet objectif nous allons reprendre ces éléments de base dans une description schématique pour aboutir à un modèle simplifié.

Description schématique de la logique systémique 
  • La « boîte noire »
« Une boîte noire est la représentation d'un système sans considérer son fonctionnement interne (que ce soit un objet mécanique ou électronique, un organisme, une personne, un mode d'organisation sociale, ou n'importe quel autre système). Ce fonctionnement interne est soit inaccessible (ce qui est semble-t-il l'utilisation première, qui reste courante), soit omis délibérément. (c'est alors un outil théorique qui permet de choisir d'étudier exclusivement les échanges extérieurs).

La boîte noire est représentée de façon élémentaire en affichant les entrées et les sorties mais en masquant le fonctionnement interne. « Tout peut être représenté sous forme d'une boîte noire : un transistor, un algorithme, un réseau comme internet, le fonctionnement d'une entreprise ou les relations humaines au sein d'un groupe. »9
Schéma 1: Chaîne ouverte en "boite noire" avec Entrée et Sortie

On désigne comme Entrée ou Input : les flux qui entrent dans le système. Ceux-ci peuvent être de nature variée, il peut s'agir d'influences, de contraintes, des flux d'informations, d'énergie, de matière, produits, valeurs, etc. qui sont perçus, intégrés ou qui approvisionnent le système. La Sortie ou Output désigne les flux sortants générés par le modèle. La « boite noire » opère une modification des flux Entrée/Sortie qui subissent une transformation qualitative ou quantitative selon le dispositif interne du modèle.

Schéma 2: Chaîne ouverte en "boite noire" régulatrice de flux

Cette image de « boite noire » où les entrées et les sorties sont représentées, mais ce qui fait le lien entre les deux est masqué, correspond bien a notre domaine d'étude. Un événement ancien ou le modèle d'organisation et de fonctionnement d'une société disparue comportent une large part d'inconnu. La représentation par un objet obscur d'une connaissance lacunaire et partielle semble appropriée. Le fonctionnement de la boîte noire n'est donc appréhendé queflux Entrées du système, le modèle lui même, les flux Sorties.

L'objectif a atteindre est de rendre clair et visible le fonctionnement d'une boite noire, celle-ci devient alors une « boite blanche » : «Le contraire d'une boîte noire, dit boîte blanche, est un système dont les mécanismes sont visibles et permettent d'en comprendre le fonctionnement. Une bicyclette illustre bien ce type de système parce que, contrairement à ce qui se passe avec une boîte noire, les mécanismes de propulsion, de guidage, d'adhérence et de freinage sont visibles au premier coup d'œil. »

On peut déduire que si l'on connaît les Entrées soit les facteurs et leurs influences (A) et les Sorties soit les résultantes (C) (constatées ou prévues comme objectifs), on peut déterminer le type de fonctionnement et l'organisation interne du modèle (B).


Schéma 3: Chaîne ouverte en "boite blanche"


Ici le modèle n'est plus vu comme une "boite noire", c'est à dire un élément de système dont on ignore le fonctionnement interne, mais caractérisé par une entrée (input) et une sortie (output) liées par une fonction de transfert schématisée par la « boite blanche ». Il est alors possible de signaler l'état des vannes et des réservoirs par des indicateurs. On peut ainsi agir sur les flux en fonction d'un résultat et d'un objectif particulier.

  • La « Boucle de rétroaction »
Une boucle de rétroaction est un dispositif qui lie l'effet à sa propre cause avec un temps de latence qui correspond au délais d'interaction avec un processus de régulation.

Schéma 4: modélisation d'un système de régulation avec boucle de rétroaction

La boucle de rétroaction permet une régulation des flux en distinguant un dispositif principal et un dispositif secondaire qui va permettre de contrôler le premier selon des valeurs et des objectifs à atteindre.

La boucle de rétroaction à pour origine le flux en Sortie du processus primaire (C) « régulé » dont les caractéristiques et valeurs qualitatives et quantitatives sont détectés. Cette information comme Entrée/Input (A1) d'un processus secondaire « régulant » est traitée par une unité de supervision et de contrôle qui va l'interpréter et évaluer au regard d'un objectif, de critères pré-déterminés ou valeurs de références. L'écart entre la valeur détectée et la valeur souhaitée est traduit en corrections a effectuer. Ces corrections sont portées par des agents sous forme de consigne ou d'injonction en Sortie (C1) du processus secondaire et en Entrée (A) du processus primaire. Ce flux issu de la rétroaction sera un facteur nouveau dans la fonction de transfert (B). En modifiant l'état des indicateurs et la position des vannes, il modifiera le flux en Sortie (C). Ceci toujours sous le contrôle de l'instance de régulation, car il restera à déterminer si l'effet de l'action rétroactive est détecté, si il correspond à une valeur prévue et à l'objectif ou si une nouvelle correction doit être effectuée.

Cette « boucle de rétroaction » est mise en place dans tout processus de régulation et détermine la stabilité et l'efficacité d'un système. Il s'agit d'un processus particulièrement sensible mais relativement simple a formuler puisque nous avons une équation (EntréeA)*(fonction de transfert B)= (résultanteC) pour le processus primaire et (EntréeA1)*(fonction de régulationB1)=(résultanteA1) pour le processus secondaire, etc. qui se combinent pour atteindre une valeur constante de référence. Ces processus se renouvellent par période ou cycle.

L'échec ou le succès d'un modèle mesure l'adéquation des résultats observés avec un objectif de stabilité ou d'efficacité qui à motivé la mise en place du dispositif. Lorsque les résultantes (C) sont positives on peut en conclure que le modèle (B) est adapté aux contraintes et influences en Entrée (A). Dans le cas contraire une situation de déséquilibre, de crise ou de dysfonctionnement signale que le modèle est inadapté et demande à être amélioré ou réformé.

Tous les systèmes disposent de ce processus de régulation. C'est ce que l'on a découvert dans le domaine des systèmes biologiques avec la stabilisation des valeurs de glycémie, la tachycardie, endocrinologie par exemple10. Ces processus sont appliqués dans le domaine de la production industrielle avec le contrôle qualité, etc. Mais on tarde à aborder leur importance en Science humaine et particulièrement dans l'étude des systèmes politiques ou des modèles socio-économiques. Pourtant ces mécanismes sont couramment utilisés depuis la fin du Néolithique dans la gestion des ressources d'une cité, d'un État.11 permettant de constituer des réserves et permettre en cas de pénurie d'assurer un approvisionnement à flux constant.

En règle générale on se trouve devant un modèle à boucle de rétroaction a chaque fois que l'on trouve un de ces éléments : un flux de ressources, une évaluation quantitative ou qualitative, un capteur, un contrôleur, un observateur, un récepteur, un rapport, etc. soit un dispositif de veille et d'alerte puis de tout autre élément de la chaîne de supervision, de délibération, de conseil ou de transmission d'un ordre, d'une injonction, d'une consigne. etc.

  •  Cycles et « effets » systémiques
La notion de cycle est déterminante dans l'approche d'un modèle dynamique. On vient de le signaler dans la répétition d'une boucle de rétroaction.

Le mot cycle provient du grec «κυκλοσ» (kuklos) qui signifie roue ou cercle. Dans une acception primitive, il désigne «un intervalle de temps qui correspond plus ou moins exactement aux retours successifs d'un même phénomène céleste » ( par exemple le cycle lunaire ) , puis par extension une période de temps dont le terme correspond au retour de certains phénomènes qui se répètent selon une séquence identique ( par ex: le cycle des saisons ). Finalement, l'usage du mot a prospéré dans différentes disciplines pour illustrer l'idée «de transformation d'un système qui revient à son état initial» ou «la partie d'un phénomène périodique qui s'effectue durant une période » Les cycles, en gestion et en organisation correspondent aux durées de temps nécessaires au déroulement complet de certains processus 12

A la notion de cycle est liée à celle « d'effet » dans les variations qualitatives, quantitative, etc. des interactions et flux d'un processus.

Il existe trois « effets-types » pour une boucle de rétroaction : (schéma manquant)
Un effet « amplificateur » qui renforce et accélère cycle après cycle un processus que celui-ci soit positif ou négatif, c'est à dire favorable ou défavorable à la situation par ses conséquences ;
Un effet « régulateur » lorsque l'objectif à atteindre est déterminé et les agents du système ont des comportements variables d'accélération ou de freinage (rétrocontrôle positif ou négatif) selon des directives explicites du programme mis en œuvre ou implicites au regard des conséquences dans l'évolution du processus et de la situation. L'effet régulateur est aussi une situation de stabilité correspondant ou non à l'objectif à atteindre selon qu'il existe des causes de résistances au processus ou des mécanismes équilibrants actifs mais peut-être non encore identifiés ou reconnus dans le système.
A ceux-ci on peut rajouter l'effet « retard ». La question du temps de latence est importante. Le délais nécessaire entre la montée des informations, l'élaboration d'une réponse, l'application de celle-ci et l'observation-évaluation de l'impact spécifique doit être pris en compte. L'impact réel d'une action se manifeste avec un certain retard. Ce temps de latence non pris en compte peut être source d'erreur lorsque l'action est poursuivie alors que la réponse tarde à se manifester. La sous-estimation d'un effet « retard » peut créer une situation de saturation, provoquer l'instabilité, voir la faillite d'un système à forte inertie.
  • « interactions » des modèles et interdépendance des systèmes
Dans les modèles ci-dessus nous avons simplifié par la présentation d'une « chaîne » ou « boucle » ouverte. Or le processus systémique est une « boucle de rétroaction » fermée : c'est à dire une « chaîne de causalité » où l'ensemble des acteurs influents d'un système entrent en interaction.

C'est l'intérêt majeur de l'approche systémique : « Elle autorise à entrer dans la globalité pour la voir et la décoder dans toute l'ampleur qu'elle offre. Elle disqualifie le spécialiste au profit d'un genre plus souple, plus ample qui articule ce qui est séparé et relie ce qui est disjoint. C'est une méthode qui détecte les liaisons, attaches, articulations, solidarités, implications, imbrications, interdépendances, complexités »13. Comme « principe organisateur de la connaissance », l'approche systémique nous permet, au travers des interactions, liens et complexités qu'elle repère, "d'apprendre à articuler les points de vue disjoints du savoir en cycle actif"14.

« Sur le plan structurel l'approche systémique consiste à identifier les éléments constitutifs d'un système, a préciser la limite, champ d'application et interface, à détailler les réseaux d'interrelation (ex. transport et communication), et suivre les stocks, moyens ou ressources à partager. Sur le plan fonctionnel ou dynamique on distingue les flux en entrées/sorties, les centres de coordination et de décision, les circuits d'information sur les flux (ou boucles de rétroaction) permettant d'évaluer l’état général du système. Enfin des ajustements sont réalisés par les centres de décisions en fonction des boucles de rétroaction et de délais de réponse. Ce délai de réponse correspond au temps de traitement des informations « montantes » et au temps de latence des décisions « descendantes » pour se transformer en actions et les actions en effets. De manière générale, on s’aperçoit que la notion d’organisation est structurelle lorsqu'elle construit un système global, elle est fonctionnelle lorsqu'elle utilise sa structure pour atteindre un objectif. On peut représenter une structure par un organigramme, la fonction par un programme. »15

Nous présentons ici une modélisation simplifié d'un système social (Schéma 5).
Schéma 5: Intégration et interaction des modèles fonctionnels d'une société

















Pour ajouter aussitôt quelques précisions, précautions d'usage et commentaires :
  1. Il s'agit donc d'une modélisation simplifiée qui ne représente d'imparfaitement la réalité complexe d'une diversité d'interactions sociales.
  2. Chaque modèle (culturel, social, économique, politique) a été identifié comme un élément constitutif et fonctionnel d'un plus vaste système (société humaine post-néolithique) de façon plus ou moins arbitraire. Ceci dans le but d'offrir une présentation claire et didactique.
  3. On tente de faire apparaître le modèle-type que nous avons déjà décrit (schéma 4) sous la forme d'un dispositif binaire entre dispositif « régulé » et dispositif « régulant » par boucle de rétroaction.
  4. Le dispositif « régulé » peut être analysé comme association de réservoirs, vannes et réacteurs par catalyse (analyse, synthèse, combinaison). Ainsi dans le modèle culturel « ouverture, stock et diffusion » correspond par exemple : à l'introduction d’œuvres nouvelles ; le dépôt, conservation dans une bibliothèque, un musée ; la restauration, la traduction, l'interprétation, la compilation ; puis la présentation dans une salle d'exposition ; la publication, la diffusion des idées nouvelles dans le milieu culturel lui-même, puis comme « output » du modèle vers le reste de la société et l'étranger. Cette « sortie » est analysée comme la résultante de la fonction de transfert du modèle16
  5. Le dispositif de chaque modèle (B) opérant une fonction de transfert des flux est alors auto-régulé par un dispositif interne « régulateur ». Par exemple dans le modèle culturel : le processus de représentation collective et de création est régulé par la critique, désapprobation ou censure des personnalités ou autorités culturelles elles-mêmes (clergé, académie, etc.).
  6. Les chaînes d'interactions ne sont pas décrites mais on s’aperçoit que les « sorties » d'un modèle correspondent aux « entrées » soit du même modèle dans un processus d'amplification et d'auto-stimulation, soit d'un autre modèle, soit d'une autre société comme système externe, soit de l'environnement naturel comme impact de géographie humaine ou écologique, etc. Par exemple les « Discours » comme « sortie » du modèle culturel : vont revenir en « entrée » influencer de nouvelles créations culturelles ; impacter le modèle social par leur messages, aider à la formulation des Aspirations et exigences ; contribuer aux apports Arts & techniques du modèle économique ; enrichir les débats et les réformes du modèle politique. Ensuite contribuer au rayonnement culturel de la Cité par sa diffusion vers l'étranger et même altérer le système environnemental par les travaux proposés ou les nouveaux modes de valorisation du territoire qu'il inspire ou préconise, etc.
  7. Pour l'ensemble ces différents modèles fonctionnels sont supervisés et stabilisés par le modèle politique comme régulateur du système.
  8. Le modèle politique se doit d'intégrer une hiérarchie de priorité pour mobiliser les ressources du système pour prévenir sa déstabilisation. Il s'agit de discerner parmi les contraintes celles sur lesquelles il est possible d'agir en amont, de celles qu'il s'agit de contourner sans atteindre l’intérêt public et le sens d'un destin commun.
  9. La mesure de l'équilibre général d'un système social confronté à la gamme des contraintes influences et interactions internes ou externes détermine le succès ou l’échec de l'expérience sociale. Ce qui impose la nécessité d'en modifier les postulats, procédures et modalités selon un processus d'adaptation par analyse des risques, évaluation globale et préconisations.

Après cette digression méthodologique revenons à nos ovins grecs et romains. Voyons si cette présentation peut nous aider a mieux discerner l'originalité de leurs antiques modèles socio-économiques.
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1 Finalement parviendrons-nous a convaincre de cette mystification ? Ressortir toujours ce même récit mythique et lamentable selon lequel quelques hommes providentiels (Il semble que ce mythe ait été construit de toute pièces par des hagiographes stipendiés, des précepteurs a triple fin d'éducation des fils de bonne famille, la complaisance à l'égard de puissants employeurs et de propagande a destination de masses sans instruction), des chef militaires capables de « restaurer l'unité de l'Empire » auraient échoués tout près du but, victimes des circonstances, d'une fatalité tragique : ne serait qu'une insulte à l'intelligence, un crachat sur le savoir, une violente manipulation de l'Histoire. Mieux encore. Un hold-up culturel au bénéfice du culte aristocratique de la personnalité, pour dépouiller l'humanité toute entière des dividendes de la Civilisation. C'est ce qu'il faut démontrer et ajouter comme élément au tableau des défaillances des modèles socio-économiques et culturels, typiques d'une récession globale et systémique.

2 Dans ce sens « Groupe restreint de personnes liées par des intérêts ou des idées communes et qui cabalent contreg ceux qui sont en dehors de ce groupe. »

3 Méta-modèle signifie littéralement modèle du modèle. Il peut être défini comme la représentation d'un point de vue particulier sur des modèles.
Au-delà de leur diversité, les modèles présentent une caractéristique commune : ils sont des représentations d’un point de vue (d'une conception, d'une théorie, ...) particulier sur un système sujet d’études. Ils sont écrits dans un code (un langage, un formalisme...) approprié à l'expression et à l'usage des connaissances qu'ils véhiculent. Une carte IGN, une partition musicale, la formule mathématique "E=mc²", un logiciel... sont des exemples de modèles.La notion de "Modèle" est donc directement liée à celles de "Formalisme", de "Point de Vue/Théorie" et de "Sujet d'études/Système" http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9tamod%C3%A8le

4 Joël de Rosnay Le Macroscope, 1975

5 C'est un véritable complexe d'états stationnaires (cf. "les constantes" en médecine). L'arrêt de fonctionnement d'un organisme soumis à l'homéostasie signifie mort et corruption. La machine vivante fabrique elle même ses propres constituants et réorganise sa propre structure pour s'auto conserver. Ainsi l'homéostasie apparaît comme une condition essentielle de stabilité et donc de survie des systèmes complexes. C'est l'une des propriétés les plus remarquables et les plus caractéristiques des systèmes ouverts de haute complexité. L. Von Bertalanffy nous apprend que chaque système est caractérisé par deux fonctions "inverses" : la tendance au maintien de la cohésion du système, l'homéostasie et la capacité de transformation. Le jeu de ces deux fonctions maintient le système en équilibre instable et provisoire propice à des possibilités d'évolution. Les oppositions se servent mutuellement pour contribuer à assembler l'ensemble vers une finalité explicite ou non.

6 Systémique http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A9mique

7 « Apparue progressivement pendant la deuxième moitié du XXe siècle, la systémique est un mode d'appréhension qui peut être considéré comme un langage, un état d'esprit ou même une philosophie. Elle tend également à être considérée comme une science mais son axiomatique n'est pas suffisamment stabilisée pour qu'elle soit unanimement reconnue comme telle. » http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A9mique

8 Systémique http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A9mique

9 Boite Noire http://fr.wikipedia.org/wiki/Bo%C3%AEte_noire

10 « À partir de différents exemples, construire la notion de boucle de régulation, Biologie et Physiologie animales » http://maitres.snv.jussieu.fr/agreginterne/89/BOUCLE.pdf

11 Voir le système de stockage des céréales et redistribution en temps de pénurie. Ex. Le songe de Pharaon : « Cette famine qui suivra sera si forte qu’on ne s’apercevra plus de l’abondance dans le pays. Si Pharaon a vu le songe se répéter une seconde fois, c’est que la chose est arrêtée de la part de Dieu, et que Dieu se hâtera de l’exécuter. Maintenant, que Pharaon choisisse un homme intelligent et sage, et qu’il le mette à la tête du pays d’Égypte. Que Pharaon établisse des commissaires sur le pays, pour lever un cinquième des récoltes de l’Égypte pendant les sept années d’abondance. Qu’ils rassemblent tous les produits de ces bonnes années qui vont venir ; qu’ils fassent, sous l’autorité de Pharaon, des amas de blé, des approvisionnements dans les villes, et qu’ils en aient la garde. Ces provisions seront en réserve pour le pays, pour les sept années de famine qui arriveront dans le pays d’Égypte, afin que le pays ne soit pas consumé par la famine. » AT Genese 41 http://fr.wikisource.org/wiki/Gen%C3%A8se_41

12 « Les cycles «sont des mouvements de l'activité économique alternés, récurrents, d'amplitude et de périodicité régulières » Les cycles, en gestion et en organisation correspondent aux durées de temps nécessaires au déroulement complet de certains processus : cycle d'exploitation Pour les étudier, les économistes les distinguent : selon leur durée : cycle saisonnier ...selon l'objet concerné la monnaie (cycle monétaire), l'investissement (cycle de l'investissement) » Cycle http://fr.wikipedia.org/wiki/Cycle

13 Approche systemique & qualite http://nathalie.diaz.pagesperso-orange.fr/html/approche_systemique.htm

14 E. Morin, La Méthode I

15 « Comment juger de la valeur d'une politique ?» Scribd p.29 http://www.scribd.com/doc/83324517/Comment-juger-de-la-valeur-d-une-politique

16 Ce processus s'applique aussi bien aux œuvres, qu'aux mots d'une langue, aux mythes, et autres formules de représentation symbolique et valeurs sociales.

12 juillet 2012

Sortir de la recession : des modèles économiques (3)

3. Des modèles économiques
Pour comprendre le fonctionnement économique d’une société, il est nécessaire de partir du plus simple pour aller vers le complexe. Historiquement le procédé est aisé puisque les premières sociétés fonctionnent sur des modèles rudimentaires. Ce n’est que peu à peu, suivant l’évolution culturelle et les influences, que les schémas économiques changent pour s’adapter aux contraintes et intensifier les relations ; dans l’intérêt de passer d’une situation de survie à celle d’une prospérité souvent relative et menacée par des crises qui sont autant de nouveaux défis.
De l’aube de la civilisation humaine quand la relation des groupes humains avec leur milieu se caractérise par une simple prédation, en passant par les cité-états qui organisent l’agriculture, l’artisanat, le commerce puis s’unissent en nations souveraines, jusqu’à la nouvelle mode de «globalisation» ; différents modèles ont émergé, se sont juxtaposés et combinés pour former des systèmes fonctionnels évolués mais toujours fragiles. La recherche d’un équilibre subtil, entre la mise en valeur des ressources naturelles et l’apaisement des conflits internes, exige une réflexion permanente, une prise de conscience suivie d’actions collectives mesurées et utiles.
3.1 De la proto-histoire au mercantilisme  : évolution historique de l'économie
Le but de l’association politique étant l’accroissement de la population et le bien-être de ses membres, comme l’écrit Rousseau, on observe au cours des périodes d’évolution sociale et économique, avec la création de surplus, une augmentation régulière de la démographie. Ce processus autorise des effets de coopération et de synergie, une libération progressive des contingences ordinaires vers d’avantage de bien-être, de loisirs, de créativité et d’invention. Dans ce cycle vertueux se distingue un modèle général de la civilisation.

3.1.1 Le modèle préhistorique
On utilise souvent le terme «préhistorique» pour railler le caractère primitif d’un projet ou d’une technique. Or l’organisation sociale et économique semble plus complexe que l’on s’imagine. Au cours de la préhistoire le modèle socio-économique se caractérise par la présence de groupes humains de taille réduite, quelques familles parcourent un espace au gré des saisons à la recherche de ressources pour leur survie. «Les travaux des archéologues préhistoriens ou des paléthnologues montrent au contraire le savant et complexe jeu d’interactions que cela suppose, lesquelles sont inscrites dans un calendrier saisonnier précis, régies par des habitudes immémorielles, façonnées par l’expérience d’ancêtres ayant acquis une somme de savoir-faire, de gestes, de techniques transmises par le groupe ou apprises au contact de voisins innovants.»1
Les recherches sont toujours en cours sur cette période prodigieusement longue2 qui promettent de belles découvertes. On devine déjà le schéma qui peut être tracé sur ce modèle. Ces familles entrent en interaction, partage une certaine culture et un ensemble de techniques, puisent dans leur environnement subsistances et matériaux, suivent des pratiques coutumières telles de migration saisonnière, d’échange de bon voisinage, d’alliance matrimoniale, etc. Un mode de vie qui se caractérise par une extraordinaire stabilité, tout en laissant une empreinte très faible sur son environnement. Cependant la précarité et la modestie de cette formule, qui permet il faut le noter une expression artistique de haut niveau, un rayonnement culturel étonnant, ne permet pas d’expansion démographique. L’occupation du territoire ne dépasse jamais la densité moyenne de 0,03 habitant par Km² jusqu’au Néolithique.3
Certaines études sur le territoire, les coutumes, les sources de subsistance ou les relations sociales de ces clans sont assez poussées pour qu'il soit permis de dessiner un modèle. Avec les cultures préhistoriques qui ont survécu nous découvrons un panorama complexe ; par exemple ici le modèle territorial d'une tribu Américaine.4 


Illustration 1: Modèle du territoire clanique des Pehuenches dans la seconde moitié du xvie siècle
Dans cette esquisse d'un modèle économique pré-historique on s’aperçoit que les alliances, l'entraide et les échanges culturels ou commerciaux claniques jouent un grand rôle. Cette opportunité de mise en relation sociale associée à des déplacements fréquents ou saisonniers permettent l'adaptation culturelle et la survie du groupe humain dans un environnement souvent difficile. Il s'agit d'un modèle économique complexe à la fois régi par des coutumes anciennes mais aussi pragmatique, voir opportuniste.

On notera aussi les survivances de ce modèle clanique et coutumier dans les époques ultérieures : la solidarité du groupe familial, les migrations saisonnières, les pratiques de chasse collective ou de cueillette, la médecine traditionnelle ou chamanique, etc. qui subsistent encore à notre époque moderne et dont on ne peut ignorer ni l’origine, ni l’utilité, ni la force et le pouvoir intime de fascination.
On reconnaît la survivance et la stabilité de ce modèle par son intégration déterminante dans les formes de sociétés plus évoluées. Par exemple dans les familles patriciennes, les maisons régnantes ou les familles mafieuses. Dans la mesure ou ces familles élargies maintiennent une forme de prédation sur leur milieu grâce a une organisation et aux hommes de mains (réflexe de coopération des chasseurs) et par le prélèvement (de type cueillette) des taxes, loyers et autres revenus plus ou moins licites. Ceci sans véritablement contribuer de manière positive à l'amélioration des conditions de vie ou participer socialement à la mise en valeur de l'environnement ; contrairement à d'autres formes ultérieures de coopération sociale, telles que la communauté villageoise, religieuse, urbaine, professionnelle, etc. Elle constitue toutefois une référence dont il faut savoir reconnaître les valeurs, la stabilité, le dynamisme et la capacité d'adaptation, pour mieux distinguer les moyens de son intégration sociale, économique et politique en vue de l'utilité commune.

3.1.2 La révolution néolithique
Elle débute vers -10.000 avant J-C. avec les innovations majeures du pastoralisme et de l’agriculture. C’est un bond dans l’évolution culturelle puisque désormais l’humain n’est plus strictement dépendant des circonstances et simple prédateur de son milieu. Il se permet de l’aménager à sa convenance, de domestiquer des espèces pour produire selon ses besoins. Au lieu de seulement tailler des pierres, façonner des outils, graver ou peindre des figures, il se rend compte qu’il peut aussi façonner le paysage, construire des enclos, planter des graines de fruits, de céréales, creuser des canaux, modeler l’argile et cuire la poterie pour gérer activement ses ressources et faire des réserves. Il dessine alors des plans et anticipe une stratégie pour améliorer ses conditions de vie.
Ce nouveau modèle socio-économique se distingue par la sédentarisation d‘une part sous forme de petites communautés villageoises autonomes et de taille réduite (env. 50 individus) qui d’autre part essaiment peu à peu autour d‘elles au gré du désir de certains groupes de chercher ailleurs un nouveau lieu de vie. On le voit dans les communautés chasséennes d’origine asianique en France.
Ce modèle parait s’accompagner d’une forme de culte de la fécondité puisqu’on retrouve souvent des statuettes de déesse-mère. Ce qui fait dire que l’on se trouve dans un système social matriarcal où l’image du chasseur primitif ou du guerrier improductif, turbulent ou absent est peu valorisée.
Il semble que ces communautés isolées organisent de grands rassemblements. Ces rassemblements, peut-être sous la forme de cérémonies saisonnières dans des lieux considérés comme sanctuaires, semblent l’occasion de chants, de danses, de repas communautaires de type potlatch5 ou permettant d'offrir ou partager les surplus. On retrouve encore des enceintes6 qui contiennent de nombreux objets de céramiques, d’or, etc. Ces lieux de rassemblements cultuels sont aussi culturels et sociaux puisqu’ils permettent les rencontres, les échanges, des alliances entre communautés. Les technologies nouvelles se répandent comme la fonderie des métaux, or, cuivre puis bronze, etc. Cette diffusion technologique du Chalcolithique s'opère en Eurasie depuis le plateau anatolien vers l’Orient, le Danube et les cotes de la Méditerranée.
Ce nouveau modèle économique de subsistance basé sur l’agriculture et l’élevage semble attractif pour les clans de chasseurs-cueilleurs qui s’y associent. La démographie augmente alors significativement passant sur le territoire français d’une densité estimée de 0,015 hab/km² vers 20.000 av J-C à 2 hab/km² au début du IIIeme millénaire.
Ce modèle subit trois mutations importantes :
  1. Le renforcement du principe religieux lorsque des temples sont érigés sur les lieux sanctuaires ou de pèlerinage. Pour le service de la divinité est organisé un clergé qui administre un vaste domaine, organise le stockage et la redistribution des produits, garde les offrandes précieuses, les trésors du temple. Ce modèle religieux fait du temple une entité économique à part entière, auto-suffisante et régulatrice.7 Il est permis de voir dans cette institution la première forme d’entité économique évoluée. Il s’apparente au modèle de caisse mutualiste, d’assurance sociale ou d’entreprise collective. Après les invasions barbares, les monastères joueront un rôle civilisateur semblable dans les campagnes au début de l’époque médiévale. 
  2.  L’émergence d’une société patriarcale où le rôle et l'image du guerrier protecteur ou conquérant est valorisé. Avec le bronze et l’équitation, un nouveau pouvoir militaire impose son autorité sur de larges espaces et il devient difficile de s’y soustraire. 
  3.  La constitution de la Cité-état et de son territoire économique. Les surplus agricoles permettent l’urbanisation, une spécialisation de l’artisanat, un développement des échanges commerciaux. L’Écrit utilisé primitivement dans le rituel religieux et la comptabilité des entrepôts des temples, sert alors à fixer les coutumes et les lois, rédiger les règlements, rapports et décisions administratives ou les contrats d'échange. Avec l’autorité royale ou civile, les systèmes de poids et mesures, d’étalon monétaire et de fiscalité sont institués. C’est le début de la période historique.
La représentation de modèles économiques proto-historique est l'objet d'un débat actuel entre chercheurs. « l’évaluation de ce paysage en fonction de caractéristiques spécifiques aux activités de culture, d’élevage et de chasse-cueillette, en leur attribuant des valeurs de rendement. Cette notion de rendement (ou d’utilité) résulte d’une combinaison d’éléments environnementaux et de modes d’utilisation humains spécifiques. En effet, un paysage n’est pas utile dans sa globalité, mais l’est localement à travers une certaine activité. Des valeurs de rendement pour les zones environnementales ont été déterminées pour évaluer la façon dont les stratégies économiques, adoptées par les groupes néolithiques, se traduisaient dans le paysage étudié. »8
 

 Diagrame 1: Cadre théorique et traduction en méthodologie SIG

Celui que nous proposons (Diag.2) reflète la complexité des interactions dans une société proto-historique. L'intérêt de ce modèle est qu'il ne se limite pas au cadre d'une étude ponctuelle - isolée dans le temps et l'espace - mais offre la structure dynamique de base, la logique socio-économique qui s'applique en se diversifiant à toutes les sociétés ultérieures qui en hériteront.


Diagramme 2: Modèle socio-économique de communauté néolithique

Il faut noter une sorte d'ambivalence entre Culture et Nature:
  1. premièrement l'effet de causalité fait dépendre la survie et la prospérité de la société de sa capacité d’acquisition de technique adaptative, et donc d'ouverture culturelle. Cet apprentissage et l’application de nouvelles solutions expérimentales permettent de dépasser a posteriori une situation d’échec et de crise, d'assurer des ressources de subsistance, voir de prospérité et développer des acquis.
  2. Mais un effet-miroir place la Culture comme autre Nature. C'est donc d'avantage le respect des traditions culturelles qui prévaut. Un consensus social, des rites et cultes accompagnent et supportent les nouvelles activités sociales et économiques. La soumission ou la transgression aux règles sociales et religieuses déterminent alors a priori la prospérité ou la rupture de l'harmonie entre humanité et nature.
Alors que le sanctuaire devient le lieu de polarisation et de rassemblement des premières sociétés, qu'il continue d'offrir les représentations mythiques et les rites saisonniers, il organise aussi la vie collective. Il éduque la jeunesse, contrôle, autorise ou écarte les nouvelles influences culturelles et techniques, cautionne les réformes ou dénonce les « hérésies ». L'influence des autorités religieuses ne sera pas remise en cause avec l’émergence de l'autorité civile et militaire ; qui s'attacheront plutôt à se concilier les faveurs du clergé pour renforcer leur emprise et influence politique sur les communautés. Quelquefois jusqu'au point de faire de la figure du chef d’État, le représentant de la divinité ou le gardien du culte. 

La culture néolithique et sa diffusion a partir du Moyen-Orient par sa capacité à communiquer ses innovations et l'attractivité de son modèle reste un sujet d'étude passionnant. 
Il serait trompeur d'en faire un modèle archaïque car en bien des points les premières cités-Etats démontrent un niveau d'organisation surprenant de "modernité". La gestion économique de la 3ieme dynastie d'Ur [9]  vers 2000 av. JC  par exemple démontre un souci d'excellence d'administrative que l'on ne retrouve jamais aussi poussée dans les civilisations suivantes. L'étude du Code d'Hamourabi ou des textes égyptiens nous permet d'améliorer notre conception des enjeux de sociétés complexes, aussi bien sujettes aux crises qu'a des périodes de prospérité. Les dogmes, les institutions et les processus d'adaptation de ces sociétés  mériteraient d'être encore mieux valorisés. 
Mais l'avènement de la technologie du Bronze puis du Fer nous invite déjà à aborder l'age classique de la Grèce et de Rome pour décrypter les traces mystérieuses de leurs modèles économiques.    
 
1 J. Jaubert et A. Delagnes — De l’espace parcouru à l’espace habité au Paléolitique moyen. Les Néandertaliens, Biologie et cultures
http://ubordeaux1.academia.edu/DelagnesAnne/Papers/1120827/De_lespace_parcouru_a_lespace_habite_au_Paleolithique_moyen
2 Si on admet l’apparition de l’homme moderne il y a 150.000 ans, l’époque antérieure au Néolithique couvre 92% de cette période. Si on prend comme repère l’apparition du genre Homo il y a environ 2 million d’années la période paléolithique représente 99,4% de l’existence humaine.
3 «environ 8-10 000 habitants entre 40 000 et 20 000 av. J.-C. (soit 0,015 hab/km²)"Évolution du nombre d'habitants sur le sol français
http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89volution_du_nombre_d'habitants_sur_le_sol_fran%C3%A7ais
4 Vincent CLÉMENT Peuple de la forêt, peuple de la frontière Identité et territoire des Indiens Pehuenches dans l’ancienne marche araucane (Chili,xvie-xxie siècle) Lire les territoires des sociétés anciennes
5 Potlatch http://fr.wikipedia.org/wiki/Potlatch_(anthropologie) On observe cette institution en Amérique du Nord mais aussi sous d’autres aspects en Mélanésie ou les offrandes de villages à villages sont comptabilisées et enregistrées par le transport de grosse pierres qui sont une monnaie locale.
6 Dépot Votif : Ensemble d'objets, offert et déposé à l'intention d'une divinité
7 Dans l’Égypte ancienne, les terres arables - principales sources de richesse dans un pays aussi aride - appartiennent principalement à deux entités administratives : l’administration royale ou les temples. Les opérations de constructions étaient bien souvent accompagnées de dons de terres, de biens de consommation courante, etc. faisant du temple un maillon essentiel de l'économie égyptienne. Les paysans qui cultivaient les terres appartenant aux temples devaient céder une importante partie de leur production à l’administration de celui-ci. Une grande partie de cette production était transformée dans les ateliers du temple avant d’être proposée en offrande au dieu local. Ce dernier, ne se nourrissant que de la partie invisible des mets, laissait de grandes quantités de biens qu’il fallait redistribuer, d’abord aux prêtres et personnels du temple, puis aux égyptiens. Ce rôle économique impliquait l’abondance de bâtiments dans l’enceinte du temple afin de faire fructifier ces richesses, de les transformer, de les administrer, de les stocker, etc. Parmi ces industries, on dénombre des boulangeries, des brasseries de bières, des abattoirs ainsi que des ateliers de tissages, d’orfèvrerie, etc. Les Temples d'Heliopolis disposent de 12,963 hommes, 45,544 bestiaux, 441 Km² champs, 1032 bourgades, navires, jardins, chantiers etc. http://temple.egyptien.egyptos.net/ensal/Presentation_Temple.pdf
8Doortje Van Hove La reconstitution d’un paysage socio-économique au Néolithique en Calabre méridionale Les apports d’une démarche SIG (Systèmes d'information géographique) pour l’analyse socio-économique des paysages néolithiques. 2004 voir : http://isa.univ-tours.fr/pages/bibliographie.php 
[9]  http://fr.wikipedia.org/wiki/Troisi%C3%A8me_dynastie_d%27Ur

09 mai 2012

Sortir de la récession économique (2)

Nous l’avons vu dans l’article d’introduction : une situation de crise semble être un phénomène déroutant qui remet en question un grand nombre d’opinions, d’attentes, d’habitudes et d’intérêts. A tel point qu’il est facile d’en faire une sorte de décret du destin cristallisant les sentiments diffus de culpabilité, une fatalité où s’effondre – comme à l’horizon d’un trou noir – les points d’appuis, les espoirs et l’avenir de tout un univers…

Cependant au sujet du terme de «crise», certains linguistes notent qu’en chinois mandarin on épelle ce mot Wei Ji qui signifie Danger Opportunité.1 A ce propos Didier Heiderich écrit : « Ce qui ne me détruit pas me rend plus fort. » Ces mots de Friedrich Nietzsche sont une ouverture à la pensée [Wei-ji], pour laquelle chaque crise possède deux constituants indissociables, le risque (wei) et l’opportunité (ji). Ainsi nous pouvons sortir plus fort d’une crise, en saisir l’opportunité pour avancer, se remettre en cause. D’où l’importance des débriefings en sortie de crise et aussi des indispensables décisions, parfois lourdes, tellement difficiles à prendre que seule l’importance d’une crise et de ses conséquences le permettent.»2
Outre cela l’auteur rappelle que le terme Wei-Ji peut aussi être trompeur. Quand nous ne voyons pas que l’opportunité que nous prétendons saisir peut elle-même générer des abus auxquels répondra un nouveau danger !3 Ce qui nous interroge sur une harmonie, un point d’équilibre qu’il reste à trouver.

C’est à peu près avec le même esprit que le sujet est développé dans cet article mais avec deux précautions
  1. Le concept de «crise» lui même n’est pas retenu comme essentiel. Le moment de la crise n’est pas le point central mais à la fois une conséquence et une cause. Il s’inscrit dans une dynamique cyclique plus globale. 
  2. L’angle d’étude de cette dynamique tient compte d’un raisonnement systémique. On s’intéresse ici autant à l’analyse des processus et à la chaîne de causalité qu'aux corrections à apporter à un système générateur de situation critique, plutôt qu’a la simple description du phénomène lui-même. C’est pourquoi le titre de cet article est «sortir de la récession économique» plutôt que «Qu’est-ce qu’une crise économique?», etc. 
De fait notre vision n’est pas aussi philosophique et inspirée mais plutôt pragmatique et réaliste ; s’inspirant d’une démarche rationnelle reconnue dans les sciences exactes et supposée transposable dans les sciences humaines telles l’histoire, la sociologie, l’économie, etc.
Grâce à l’outil de l’analyse systémique nous savons déjà décrire le schéma global du processus d’expérimentation sociale. A ce titre nous envisageons désormais que tout phénomène social, dont l’effet n’est pas dû à une cause externe (par ex. un cataclysme naturel imprévisible), est le produit d’une représentation et d’une pratique sociale. Un phénomène de crise est donc le produit d’un consensus collectif irrationnel ayant induit une mise en pratique erronée et déstabilisante pour le système et pour chacune de ses parties prenantes.4
Une enquête de type BEA appliquée à la science économique et sociale permettrait - à partir d’un phénomène critique - une reconstitution point par point du dysfonctionnement. Il s’agit alors, grâce aux indices observables, de vérifier des hypothèses de travail et de retrouver les mécanismes, les cycles, les dispositifs institutionnels et doctrines d’emploi des ressources, responsables de cette situation et dont il s’agit de réorienter les principes, les règles applicables et le dispositif.
 C’est sur la base de cette conception globale que nous allons tenter de répondre à la question implicitement posée : « Comment sortir de la recession économique ?"

Nous aborderons le sujet selon plusieurs étapes :
  1. Par une tentative de définir les termes de « science économique », de « recession », de « modèles stables » ; 
  2. Par une visite sommaire des différents modèles économiques et sociaux dont la juxtaposition permet de décrire différents systèmes qui sont autant d’expériences sociales à travers le temps et l’histoire ; 
  3. Enfin indiquer les points de friction qu’il s’agit d’éliminer par des préconisations de réformes visant les doctrines et les procédés en usage et dont l’ajustement permettrait d'inverser les cycles négatifs soit d’atteindre l’objectif de sortir de la situation de récession économique actuelle. 
Définitions
En essayant de comprendre le terme de science économique on se heurte à de nombreux préjugés. Pour certains il ne s’agit que d’une suite de formules mathématiques dont on ne pourrait entrevoir la raison qu’après de longues années d’études. Des notions impossibles à discuter sans termes alambiqués, que se chuchotent entre eux quelques initiés, inaccessibles au commun des mortels qui devront se contenter de quelques miettes ramassées à l’aveugle. Pour d’autres il ne s’agit que d’une vaste fumisterie, un charabia d’escrocs qui se donnent par là de l’importance tels des médecins Diafoirus qui dissertant en latin scolastique penchent soit l’un pour la purge, soit l’autre pour la saignée dans le but commun de laisser mourir le patient en bonne santé... De ces deux points de vue, le dernier semble le plus réaliste tant la situation économique atteint aujourd’hui un point critique. L’idée de crise financière n’avait pas même effleuré il y a peu de temps l’esprit de la plupart des spécialistes et l’on entend encore pérorer ceux qui nient sa réalité objective et ses effets si négatifs pour les États et les citoyens, si bénéfiques pour quelques financiers. Tout tend à démontrer qu’il y a bien dissimulation délibérée, trahison des élites et manipulation cupide au profit d’une minorité.
 Mais s’il y a trahison et manipulation, c’est bien qu’il y a un savoir-faire et s’il y a quelques profits, c’est bien qu’il existe un art basé sur des connaissances réelles. 

Le terme de science économique est-il trompeur? Est-ce une science ou une croyance? Permet-elle de favoriser la prospérité ou doit-on accepter les cycles de recession comme une fatalité? Peut-on envisager la mise en place un modèle économique stable et contrôler à la fois les périodes d’euphorie et d’emballement et les périodes de crise et de recession ?

Ces questions sur la science posent le problème de l’intelligibilité du monde, celui de la capacité de l’esprit humain de comprendre l’enchaînement des causes et des effets dans son environnement. Une compréhension des faits qui permet des applications techniques en vue d’une amélioration des conditions de vie. Il y a donc souvent un intérêt pratique et direct du « savoir ».
Par exemple lorsque l’on « sait » que la marée sera haute dans 6 heures, on peut se permettre d’ici-là de travailler le long du rivage. Si l’on « sait » que la rivière inonde les prairies au printemps, on fera le projet de construire une digue, etc.

Selon la définition courante on parle de science comme d’une connaissance (latin scientia, « connaissance »). C’est à dire : « Ce que l'on sait pour l'avoir appris, ce que l'on tient pour vrai » au sens large. Au sens restreint « l’ensemble de connaissances, d’études d’une valeur universelle, caractérisées par un objet (domaine) et une méthode déterminés, et fondées sur des relations objectives vérifiables ».

Au-delà des évidences et des discours reconnus il semble plus difficile que cela de répondre a ces questions.
D’abord il faut rappeler que toute science s’appuie à l’origine sur un logos, un dialogue philosophique et logique de recherche du vrai et de la non-contradiction interne par des paradoxes et externe par les faits observables ou des expériences renouvelables. Cette origine dialectique se retrouve dans l’étymo-logie ; le terme « logos » identifie différents domaines des « sciences » : Géologie, Bio-logie, Chrono-logie, Zoo-logie, Anthropo-logie, etc.
Elle se retrouve surtout dans le discours sur la science elle-même (l’Épistémo-logie) , à son cœur, dans la matrice génératrice de la connaissance : la controverse. La controverse est décrite comme : «une discussion argumentée engendrée par l'expression d'une différence d'opinion ou d'une critique quant à un problème, un phénomène ou un état de choses. Elle désigne l'ensemble des éléments divergents ou contradictoires d'un débat.» Plus particulièrement «l’étude d’une controverse scientifique permet d’ouvrir la « boîte noire » que tend à devenir tout contenu scientifique une fois construit et accepté.»5 Cette image de «boite noire» illustre bien le glissement du discours du «savant» vers des propos abscons et sibyllins pour le non-spécialiste qui a contaminé en Occident tout le domaine dit «scientifique». Ce glissement paradoxal entretient dans le milieu du «savoir » les germes du cloisonnement et d’un certain obscurantisme. Un aveuglement de type « quasi-sectaire » entretenu parfois par des tentatives maladroites et tronquées de « vulgarisation ».

On peut considérer que ce glissement du discours logique, raisonnable et intelligible vers une science discriminante et mystérieuse s’est opéré par le passage entre logos et nomos. Dans la langue on observe une substitution qui traduit cette mutation historique, ce déplacement du sens et du champ de la connaissance. Par exemple dans l’Antiquité on désigne l’étude des astres par le mot «Astro-logie» mais le terme de l’étude scientifique est «Astro-nomie». «Le "nomos", mot grec, désigne la loi, ou la coutume. Le "nomos" est le substantif du verbe grec "nemein", distribuer, partager, diviser, mais aussi: faire paître, posséder, occuper, diriger, administrer. De "nomos" vient le mot "nomade" : les nomades font paître et, de cette manière, « prennent possession » de la terre. Quant au "logos", la parole, il est le substantif du verbe grec "legein" : parler, mais aussi relier, lier. Le mot "religion" y trouve son étymologie. Le "logos" est en quelque sorte un concept dual du "nomos": la parole contre la loi, le lien contre la division. »6
Entre «éco-logie» et «éco-nomie» s’opère la même dissociation. Entre ce qui est discours intelligible et l’étude sur le « lieu de vie » et « l’environnement » (du grec oïkos – maison) et ce qui est normes et conventions établies sur le même sujet ; on s’aperçoit vite où persiste le débat, la recherche et le dialogue et où il se cristallise soudain dans une doctrine close, dominante et conventionnelle.
Tout se passe entre le logos et le nomos comme si l’on avait cherché à éliminer les théories concurrentes, les discours ouverts, rationnels et universalistes - au sens large - fragilisants un ordre politique établi et discriminatoire en quête de normes et de lois fixes mêmes si injustes, inopérantes ou absurdes. Si une tension perdure entre le débat ouvert et un savoir académique et consensuel, entre le doute créateur et la certitude sans fondement : il ne faut pas conclure au caractère irréconciliable des tropismes de la représentation. Entre le besoin de croire (mythos), l’exigence de raison logique (logos) et la nécessité de fixer des règles de consensus (nomos) se situent peut-être des points de convergence et une complémentarité.7

L’esprit humain semble passer d’une certitude à une autre, sans jamais vouloir reconnaître son ignorance. Toute notre science, ou notre connaissance repose sur la simple « croyance » d’être dans le vrai jusqu’à ce que la découverte d’un paradoxe logique ou d’une contradiction avec les faits opère une remise en cause dramatique des doctrines officielles ou communément admises.
Or notre civilisation moderne s’est développée selon la théorie sous-jacente et non-dite que toutes nos questions, tous nos problèmes pouvaient trouver une réponse et une solution grâce au progrès de la science. Cette croyance ou certitude implicite qu’on appelle le scientisme est contredite sur le plan théorique par divers relativismes (9) et sur le plan pratique par l’observation de dommages graves et de dérèglements irréversibles causés par l’industrie humaine.

 Ensuite la question est posée pour savoir si l’économie serait bien une science réelle ou une demie-science, ce qui expliquerait ses échecs et l'imprédictibilité des désordres. Étant entendu peut-être que s’il s’agissait d’une science réelle, elle ne commettrait aucune erreur d’analyse et atteindrait infailliblement les objectifs prescrits (postulat scientiste)… à la manière de la science « exacte » des mathématiques, de la physique théorique ou appliquée, de l’astronomie, de la technologie, etc.
En fait, comme nous le disions plus haut, l’économie au même titre que l’histoire, la sociologie, la linguistique, etc. est classée dans le domaine des « sciences humaines ».
Le sujet d’étude étant le comportement et l’observation des faits sociaux – et dans quelle mesure il est possible d’appliquer une méthode et vérifier des relations objectives – on peut s’interroger à bon droit pour savoir si l’humain comme sujet d’étude suit une trajectoire déterminable, rationnelle ou échappe au déterminisme, restant susceptible d’adopter un comportement irrationnel et imprédictible.
Si l’on considère l’humain comme sujet et non comme objet d’étude, l’étude menée sera non plus objective mais subjective par définition. Et on s’aperçoit alors que malgré toutes les tentatives de rationalisation, l’application de techniques statistiques, de modélisation, d’échantillonnage, etc. qui tentent d’évacuer la part intuitive du travail, il reste au-delà du conditionnement de l’individu, du groupe ou de la société observés, une part irréductible d’auto-détermination et de liberté qu’il faut prendre en compte dans la méthode de travail. De même du coté de l’observateur, le travail restera toujours susceptible d’être orienté par l’interprétation subjective, la projection d’un système propre de représentations, sans compter la part de l’intention inavouable ou la contrainte hiérarchique de faire valoir certaines normes, jugement de valeur ou d’opportunité, choix et décisions dans les conclusions.

Alors la science économique comme « nomos », discours de normalisation ou doctrine, ne serait pas innocente mais subirait la tentation, par le choix d’une méthode, l’édiction de normes et de procédés d’identification, de classification, de validation, etc. non plus d’observer ou de comprendre en toute neutralité et sans interférences les relations ou rapports dynamiques de production ou d’échange ; mais toujours suspecte d’imposer une normalisation afin de rendre conformes, standards et compatibles les comportements humains et sociaux aux décisions des autorités, aux lois édictées, aux objectifs poursuivis.
C’est pour ces raisons qu’il faut rester prudent avec le terme de « science économique » et qu’il faudrait plus souvent parler d’« économie politique » et de programme ou de projet pour traduire le caractère volontariste et normatif de l’expérience sociale.

Dans ce contexte la science économique comme science humaine nous engage à une réflexion sur les modèles d’organisation sociale.
On retient comme définition d’un modèle qu’il s’agit d’une «description schématique d'un système, d’une théorie, ou d'un phénomène qui tient compte de ses propriétés connues ou présumées et peuvent être utilisées pour une étude plus approfondie de ses caractéristiques»8. Cette description n’a donc pas l’ambition d’une analyse exhaustive, ni la prétention d’atteindre une pertinence absolue, mais de schématiser et d’offrir des repères au débat et invite à une analyse plus approfondie.
Un modèle dépendant de représentations et de pratiques liées à l’environnement et l’histoire, semble impossible à décrire comme un ordre économique spontané ou naturel mais d’avantage comme le fruit ou le résultat transitoire d’un métissage, d’une série d’expériences sociales, d’une évolution culturelle particulière. On ne peut donc pas prétendre qu’il soit fixe et stable puisqu’il subit l’influence d’une évolution culturelle permanente selon que son rôle soit perçu comme satisfaisant ou modifiable. C’est justement un bref aperçu de ces modèles sociaux qui fera l’objet du chapitre suivant.
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1 «Benjamin Zimmer a retracé l'histoire de weiji en anglais jusqu’à la rédaction anonyme dans une revue pour les missionnaires en Chine. L'utilisation du terme a sans doute pris de l'ampleur lorsque John F. Kennedy eu prononcé un discours à Indianapolis le 12 avril 1959 : «Quand il est écrit en chinois le mot crise est composé de deux caractères. L'un représente le danger, et l'autre représente l'occasion. »
2 Didier Heiderich, Observatoire International des Crises. «L’esprit Wei-Ji»  voir aussi Le magazine de la communication de crise avril 2006 vol.11 p.5
3 «Le [Wei-ji] nous rassure, car traduit par crise, nous voulons en voir l’opportunité comme le pendant du danger. Mais dans cet équilibre, la réciproque est vraie. Et dans un Occident hyper opportuniste, s’accaparant non seulement les ressources, mais également les esprits, la puissance du (ji ) est monumentale au point de faire de notre mode de vie un modèle planétaire de civilisation (sauf en Chine ?) Et n’oublions pas que la course effrénée du développement et de la croissance appartient également à l’opportunité (ji ). Et cette amplification du (ji ) ne fait que croître la tension au point que le risque devra s’imposer à son tour...»
4 «Une partie prenante est un acteur individuel ou collectif concerné par une décision ou un projet.»
5 Controverse
6 Philippe Quéau Le nomos contre le logos 
«Le mot grec Nomos, vient du verbe nemein, qui veut dire "partager". La "Loi", le "Nomos", leur essence est donc de "partager", certes pas dans le sens de "mettre en commun", mais précisément dans le sens diamétralement opposé, celui de "séparer". Un autre mot pour Nomos, c’est "décision". C’est "décider" ce qui est ami et ce qui est ennemi. Le Nomos s’oppose en fait au Logos, qui a la même racine que le verbe legein, lier, relier, puis lire et comprendre, intelliger. Les Temps modernes pourraient bien se caractériser avant tout comme les Temps où l’on a mis au pinacle l’idole du "décideur", avec toutes les dérives possibles, plus ou moins colmatables par les "Lumières" ou la démocratie.Le "doute", le "soupçon", la "théorie", ne sont pas les amis de la "décision moderne". Ils empêchent l’action pour l’action, contestent la donnée de fait, doutent des situations acquises, remettent en question les rapports de force, interrogent la prise du pouvoir. Platon, Descartes, Marx, Freud ne sont pas "modernes": ils nous invitent chacun à leur manière à nous méfier des décideurs, qu’ils s’appellent Hegel ou Schmitt, mais aussi Calvin ou Hobbes.» Le « Nomos », de Hegel à Schmitt
voir aussi B.D. Johnson Mythos, Logos, Nomos : fondations de la Nomosphère et l’Institut Jurlandia «Ce terrain pédagogique reste dédié à l'exploration de la proposition générale selon laquelle une bonne démocratie constitutionnelle est un organisme d'auto-apprentissage de la régulation.»
7 Certains auteurs (Desmond Morris, Le Singe nu) parlent de néoténie humaine. «L'hypothèse du caractère néoténique au sens large de l'être humain procède aussi d'une dimension anthropologique et philosophique, soulignée entre autres par le philosophe français Dany-Robert Dufour : du fait de son inachèvement, l'homme serait un être intrinsèquement prématuré, dépendant de la relation à l'Autre, d'où la substitution nécessaire de la Culture à la Nature propre à cette espèce, et sa place particulière dans l'histoire de l'évolution, l'homme se réappropriant le monde par la parole [logos], la croyance symbolique [mythos] et la « création prothétique », c'est-à-dire la technique. [nomos]» Néoténie
8 Model 
 9 «Feyerabend s’attache, de façon assez provocatrice à montrer que la science tient souvent du mythe et que la science telle qu’elle s’est construite dans la civilisation occidentale n’est qu’une science parmi d’autres sciences possibles. De son côté, Bruno Latour essaie d’insérer la science parmi les activités sociales en général. La science s’explique comme les autres activités par les intérêts individuels et collectifs, les alliances pour le pouvoir et les conflits sociaux.» Denis Collin, Du scientisme au relativisme